Rencontre avec le P. Jacques Mourad le jeudi 9 mars à 18h45

lundi 13 mars 2017
par  Willem Kuypers
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Ce témoignage reçu d’Abuna Jacques jeudi soir. Afin de le faire passer dans notre vie.
Bien amicalement
P. Guy

Au cours de la messe et de son homélie, le Père Jacques Mourad évoque d’abord un moment clef et déterminant de son arrestation.

Emmené par des djihadistes dans la voiture du monastère, avec son condisciple Boutros, il passa d’abord quelques jours confiné dans le véhicule en pleine montagne dans le désert, bandeau sur les yeux et mains attachées. Un matin les djihadistes reprennent la route à vive allure, roulant comme des fous. J’étais terrorisé, au fond du puits. Mais j’eus l’idée de prière le Rosaire, et soudain la certitude de la présence de la Vierge Marie, entre Boutros et moi. Elle était là. Et de mon tréfond montait cette phrase que je ne pourrais jamais oublier : "JE VAIS VERS LA LIBERTE"... C’était un cadeau de Marie.

Le soir, au cours de son partage, Abuna Jacques nous décrit d’abord la vie, comme elle était, dans sa localité de Qaryatayn (oasis de 23.000 habitant à 120 km sur la route de Palmyre).Il s’y trouvait depuis l’an 2000 afin de faire revivre le petit monastère Deir Mar Elyan (saint Julien de Edesse) du 5ème siècle, abandonné depuis le 18ème siècle.

Ce monastère était connu pour sa tradition d’hospitalité, pour tous les voyageurs du désert. Abuna Jacques aussi, outre sa tâche de pasteur pour les quelques centaines de chrétiens, cultivait la convivialité avec les gens de la ville, à majorité musulmane, dans la ligne des Frères Musulmans, c’est-à-dire assez conservateurs. Et l’entente et la coopération était si excellente que, malgré les hostilités dans le pays depuis le 15 mars 2011, ces communautés ont continuer à se serrer les coudes.

Vers 2013-2014, les réfugiés commencèrent à affluer de toute part, doublant presque la population de la ville.

Jacques savait qu’un jour il serait arrêté.

Le 21 mai 2015, une dizaine de jeunes masqués (ils en reconnaissait l’un ou l’autre de la ville) firent irruption, et l’emmenèrent avec Boutros dans le véhicule du monastère.

Après son expérience mariale relatée ci-dessus, ils parvinrent dans la ville de Raqqa. C’est là qu’il vécurent le plus gros de leur captivité, trois mois confiné dans une salle de bain.

Quotidiennement ils faisaient l’objet de brimades abjectes.

Je n’ai jamais réagi violemment. Mon visage conservait ce sourire que vous me connaissez. Mais aussi en moi montait cette phrase "Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font".

Le 8ème jour, jour de la "Résurrection", un djihadiste masqué, tout de noir vêtu, fit irruption, sans armes, dans notre confinement. Il était accompagné de trois hommes armés qu’il laissa au dehors. Il fit montre d’une étonnante amabilité. "Salam alekum", dit-il, ce qui me surprit grandement, sachant combien les chrétiens étaient tenus en faible estime. Il nous interrogeait. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Il nous posait toutes sortes de questions, notamment théologiques. Il m’a bien écouté quand je parlais. A un moment, j’osai lui demander pourquoi nous étions arrêtés... Alors, à mon immense surprise, il me considéra et dit : "ABUNA, PRENDS CE TEMPS COMME UN MOMENT DE RETRAITE ... !". Cela a changé instantanément ma sensation. J’ai ressenti une paix inégalée. C’était en principe moi le moine et le prêtre, et voilà que c’était cet homme qui m’invitait à faire retraite.

Par la suite j’ai réussi par savoir, par mes geôliers que j’osai interroger, qui il était. Je n’avais vu de lui que Les yeux (nous nous regardions longuement les yeux dans les yeux), et une main avec un handicap. Excédé par mes demandes insistantes, mes geôliers m’ont fait comprendre qu’il s’agissait du Wadi (chef) de la ville de Raqqa, donc chef de Isis (Daech) en Syrie. Je me demandais pourquoi un tel homme venait parler à des gens aussi modestes que nous.

Le 3 août, Isis envahit Qaryatayn. Ils mirent la main sur les 250 chrétiens, emmenés à Palmyre. C’étaient principalement ceux qui n’avaient pu quitter la ville, les plus pauvres et les bergers qui ne pouvaient abandonner leurs troupeaux.

Le 11 août, un émir d’Arabie Saoudite décide de nous libérer, Boutros et moi.

Nous voilà acheminés depuis Raqqa vers Palmyre. Notre voiture passe sous un tunnel, et s’ouvre une lourde porte en fer. Là, je me trouve subitement devant tous mes paroissiens, tous mes fils : hommes, femmes, enfants, handicapés, vieillards... De tout ce que j’ai vécu, ce moment fut de loin le plus dur pour moi. Pour eux tous, bien sûr, c’était un signe d’espérance et de joie que de me voir. Mais moi, j’étais comme quelqu’un qui souhaitait la mort, car je ne pouvais pas supporter de les voir dans un tel état. Je tombai dans une dépression pendant deux ou trois jours, ne sachant à peine parler ni même respirer. Ce sont les enfants qui nous ont sortis de là, seuls signes de vie dans cet enfer. Ils venaient sans cesse vers moi avec leur désir et idées de jeux. Ils donnaient la vie et un sens à notre séjour, une espérance.

Nous sommes restés ainsi enfermés pendant trois semaines.

Le 31 août après-midi, une jeep moderne entre dans le tunnel. La porte s’ouvre. 5...6 djihadistes apparaissent. Ils m’emmènent dans une petite chambre. Je sentais que quelque chose de très important se passait. "Nous venons de Mossoul (Iraq), de la par d’Al Bagdadi (chef d’Isis)". Ils dirent : le calife à quatre options en ce qui vous concerne :

1. Soit il fait tuer tous les hommes, et gardent les hommes et les femmes en otages.

2. Soit il vous vend tous (contre argent)

3. Soit il vous demande de payer des taxes

4. Soit il vous accorde "leman", c’est-à-dire une fatwa qui fait grâce - le don de la vie - assortie à des conditions auxquelles les chrétiens - citoyens de second ou troisième rang - doivent s’engager au sein du califat : absence de culte visible et de signe d’appartenance religieuse, un peu comme Turquie. CETE DERNIERE OPTION FUT LE CHOIX DE L’EMIR.

Pourquoi donc cela ? leur demandai-je. "PARCE QUE VOUS N’AVEZ PAS PORTE LES ARMES CONTRE L’ETAT ISLAMIQUE"

Cette réponse résume pour moi comme le grand problème entre le monde occidental et les musulmans.

J’annonce la Bonne Nouvelle à mes chrétiens tout contents. Le lendemain, nous sommes de retour dans nos maisons... intactes. Surprise pour nous.

Trois jours plus tard, nous nous rassemblons au sous-sol d’un immeuble pour célébrer notre première Eucharistie. Joie complète. Le Royaume ! Jamais nous aurions cru pouvoir encore célébrer.

Au début de la messe, nous étions encore saisis d’un sentiment de peur, peur d’un massacre de masse possible. Mais peu à peu, avec les chants et la joie de pouvoir glorifier le Nom du Seigneur, nous avons vaincu notre peur.

Les années précédentes, j’avais accueilli au monastère une maman et ses deux enfants avec un handicap. Cette maman s’était dépensée sans limite, spécialement lorsque les réfugiés commencèrent à affluer.

Isis avait refusé qu’elle se rende à Damas pour obtenir le traitement que nécessitait son cancer. Elle avait tenu le monastère à bout de bras en notre absence.

Quatre jours après notre arrivée, elle décédait. Un de ses enfants décéderait aussi, également atteint de cancer.

Le 6 septembre, me rendant sur le lieu du monastère pour l’enterrer, c’est alors que je vis ce qu’il en restait. Il avait été entièrement rasé par les djihadistes. Le tombeau du saint avait également été dynamité, car pour eux signe d’hérésie.

De mon côté, tout-à-fait étrangement, devant cette vision, malgré quinze années de travaux consacrés à sa restauration, pas le moindre sentiment en moi de tristesse, de nervosité ou de colère.

Lors de la Fête de Mar Elyan, le 9 septembre, je leur dis dans mon homélie : après l’explosion du tombeau, ce sont maintenant des fragments de sainteté qui se trouvent partout dispersés. Si Mar Elyan est disparu, il est vivant, vous devez le porter avec vous là où vous êtes, donner son nom à vos enfants, l’invoquer...".

Quatre jours plus tard, je demandai à un jeune d’oser me prendre sur sa moto et fuir. Ce motard a pris le risque... et nous arrivâmes sans encombre jusqu’à Homs !

Arrivé à Homs, j’arrive à la liberté, une liberté "plus ou moins".

La vraie liberté était davantage en prison qu’ici (i.e. devant nous, là où je vous parle).

La mort ? Malgré les menaces quotidiennes et les injures de mes geôliers ("Couper la tête", etc), malgré les tortures verbales, je ne me sentais pas digne d’être martyr. Il y a déjà plus de 500.000 victimes en Syrie, je ne suis qu’une goutte d’eau dans la mer.

La phrase de saint Paul "Comme c’est beau de mourir pour être au côté du Christ" ôtait mes sentiments de colère et de tristesse. Auprès de Lui, c’est beau la mort ! Cela m’a donné courage et consolation.

Maintenant, à cause de la souffrance que les gens vivent, je ne peux pas dire que je suis bien et heureux. C’est plus dur maintenant que lorsque j’étais en prison, où je n’étais au courant de rien de ce qui se passait à l’extérieur.

Le plus dur, c’est de voir que le monde est tellement loin de la justice, loin de prendre des responsabilités, tellement égoïste.

Je ne peux pas comprendre les contradictions que le monde pratique.

D’une part on promeut des ONG, la défense des droits de l’homme...

Et ce n’est pas seulement que l’on s’en fiche, mais en plus nous sommes probablement la cause et ou la raison de tout cela.

Tous nos pays produisent ces armes par lesquelles nous mourrons.

Posons-nous la question : que voulons-nous ? Quelle est la mission que nous devons porter ? La richesse et le confort, n’est-ce pas encore assez ? Pourquoi vouloir que l’Europe soit en paix, mais pratique la guerre chez nous ? Pourquoi défendre la justice sur ce continent quand on ne vit pas cela avec d’autres peuples ?

A travers tout cela, c’est une grâce de Dieu que j’ai reçue, pour transmettre notre souffrance et notre inquiétude.

La violence n’engendre que la violence. Jamais les armes ne peuvent réaliser une vraie paix. Réalisons l’Evangile dans notre monde, sinon nous allons à l’enfer, à une troisième guerre mondiale. Réveillons-nous ! Adoptons une position claire. Nous sommes responsables !